Depuis plusieurs mois, retirer de l’argent liquide est devenu un véritable parcours du combattant en Guinée. Que ce soit aux guichets des banques ou dans les kiosques de mobile money, les retraits sont souvent limités, voire impossibles. Accéder à quelques billets relève désormais d’un véritable défi pour de nombreux citoyens.
Pourtant, certaines données publiées par la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) semblent, à première vue, contredire cette réalité. Ces chiffres suggèrent une abondance monétaire.
Dans son rapport sur les états financiers pour l’exercice 2023, le commissaire aux comptes de la banque centrale indique une augmentation des billets et monnaies en circulation. Ceux-ci sont passés de 12 619,88 milliards GNF en 2022 à 13 906,19 milliards GNF en 2023.
Les données les plus récentes du rapport sur la politique monétaire du troisième trimestre 2025 confirment cette tendance. À fin septembre 2025, la masse monétaire atteignait 81 052,6 milliards GNF, soit une hausse de 23,7 % en glissement annuel. En théorie, une telle augmentation devrait se traduire par une plus grande disponibilité de liquidités dans l’économie. Pourtant, la réalité est différente : de nombreux Guinéens constatent une difficulté croissante à se procurer du cash.
Ce décalage apparent soulève une question fondamentale : quelle est la part réelle du cash dans la masse monétaire ? En comparant les données disponibles (bien que ne couvrant pas exactement les mêmes années), un ordre de grandeur se dessine. Avec environ 13 900 milliards GNF de billets en circulation pour une masse monétaire totale de plus de 81 000 milliards GNF, la monnaie fiduciaire représenterait moins d’un cinquième de la masse monétaire. Autrement dit, plus de 80 % de la monnaie circulerait sous forme scripturale, principalement sous forme de dépôts bancaires.
Dans un tel système, une simple hausse des retraits ou un déséquilibre dans la distribution des billets peut rapidement engendrer des tensions sur l’accès au cash.
Les données de la Banque centrale semblent confirmer cette tension. Le rapport de politique monétaire indique qu’à fin septembre 2025, la liquidité du système bancaire a progressé de 8,1 % par rapport à fin juin, mais a reculé de 1,1 % en glissement annuel. Cette baisse est principalement due à une diminution significative des encaisses bancaires, c’est-à-dire des disponibilités immédiates en numéraire. En d’autres termes, les banques disposent de moins de liquidités mobilisables, alors même que la masse monétaire globale continue de croître.
Parallèlement, l’enquête de conjoncture menée par la BCRG pour le troisième trimestre 2025 décrit un secteur bancaire globalement dynamique. Douze banques sur seize ont enregistré une hausse de leur produit net bancaire, et quatorze banques sur seize ont vu leur nombre de clients augmenter.
Cette situation met en évidence un paradoxe monétaire : d’un côté, les agrégats monétaires progressent et l’activité bancaire reste solide ; de l’autre, l’accès au numéraire se dégrade dans la vie quotidienne.
Un autre élément mérite d’être pris en compte : l’approvisionnement en signes monétaires.
Selon les Notes de commerce extérieur (NCE) 2025 de l’Institut National de la Statistique (INS), la Guinée a importé pour 7 712,3 milliards GNF de billets de banque, chèques et timbres entre juin et décembre 2025. Les Émirats arabes unis se sont distingués comme le principal fournisseur de ces importations, représentant notamment 100 % des achats en octobre 2025. Par ailleurs, la banque centrale a annoncé le 31 août 2025 la réception de nouveaux billets destinés à alimenter les guichets des banques commerciales et les distributeurs automatiques, sans toutefois en préciser le montant. Ces informations soulignent que la disponibilité du cash ne dépend pas uniquement des agrégats monétaires, mais également de la capacité du système financier à approvisionner et à faire circuler les billets dans l’économie. En somme, les données disponibles révèlent une contradiction préoccupante : si la quantité globale de monnaie augmente, l’accès au numéraire se complexifie.
Plusieurs questions restent en suspens. Où se trouve la masse monétaire en constante augmentation ? Pourquoi les réserves bancaires diminuent-elles alors que la liquidité globale progresse ? Les billets circulent-ils moins dans le système bancaire qu’auparavant ? Y a-t-il une thésaurisation importante de liquidités en dehors des banques ? Ou bien la distribution du numéraire ne parvient-elle plus à suivre la demande ?
Ces interrogations suggèrent que la crise actuelle ne se limite peut-être pas à une simple pénurie de monnaie. Elle pourrait plutôt révéler un dysfonctionnement dans la circulation des liquidités au sein du système financier.
Dans un pays où l’argent liquide reste au cœur des transactions quotidiennes, comprendre ces contradictions est crucial. Car au-delà des chiffres, c’est la fluidité de la circulation du franc guinéen et la confiance dans le système monétaire qui sont aujourd’hui remises en question.
Avec F. Konaté
