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La GMD au milieu d’un piège tendu – Attention (Par Aboubacar Sidiki Kaba)

La transition démocratique guinéenne, après des décennies de convulsions politiques, semblait ouvrir une page nouvelle. L’élection présidentielle consacrant le retour à l’ordre constitutionnel avait suscité un espoir réel, profond, presque viscéral dans le pays. Le Président Mamadi Doumbouya portait cet espoir. La GMD est son mouvement qui l’avait porté jusqu’au sommet. Et derrière cet élan, il y avait une promesse : transformer la GMD en force politique organisée, capable d’irriguer durablement la vie politique nationale. Cette promesse n’a pas été tenue. Et c’est de ce manquement que tout le reste découle.

La mission de structurer ce mouvement en parti politique avait été confiée à Bah Oury, Premier Ministre, par ailleurs, Directeur de Campagne de la Génération pour la Modernité et le Développement – GMD. C’était une tâche politique d’une importance capitale, une condition sine qua non pour que la nouvelle dynamique portée par le peuple guinéen ne reste pas suspendue dans l’air comme une belle idée sans jamais toucher le sol. Or, entre les calculs personnels, les ambiguïtés de positionnement et une forme de procrastination stratégique qui ressemble davantage à un sabotage qu’à une incompétence ordinaire, ce travail ne fut pas accompli. L’échéance électorale est arrivée, inexorable, et le mouvement s’est retrouvé nu, sans structure juridique, sans existence partisane reconnue.

En réalité, cette défaillance n’est pas anodine. Dans la science des systèmes complexes, il existe ce que l’on pourrait appeler un effet de bifurcation : au moment précis où une organisation doit choisir sa forme définitive, le moindre retard peut la condamner à des formes d’adaptation qui la dénaturent entièrement. C’est exactement ce qui s’est produit ici. Contraint par les délais, le mouvement a dû se jeter dans les bras d’alliances de circonstance, faute d’avoir eu le temps de bâtir sa propre identité électorale. Et ces alliances, présentées comme des convergences politiques naturelles, méritent d’être regardées avec une lucidité sans complaisance.

Car qui sont ces alliés ? Ce sont, pour une très grande partie d’entre eux, ceux-là mêmes que les premiers discours du changement avaient désignés comme les acteurs du désordre institutionnel que la Guinée venait enfin de rompre. Ces figures qui avaient prospéré dans l’ancien système, qui avaient tenu des partis comme on tient des fiefs personnels, se retrouvent aujourd’hui habillées en partenaires du renouveau. Elles ont investi des listes partout, sous le sceau d’une alliance avec le mouvement présidentiel, avec la même dextérité que l’eau trouve ses fissures dans le roc. Ce retournement de veste n’est pas une conversion politique. C’est une infiltration. Quitte à ceux qui tiennent la manette de comprendre le jeu !

Il y a dans cette configuration quelque chose qui ressemble à un piège tendu non seulement contre les institutions naissantes, mais contre le chef de l’État lui-même. Un piège d’autant plus subtil qu’il se présente sous les traits du soutien, de la loyauté, voire de l’enthousiasme républicain. Mais derrière ces apparences soigneusement entretenues se dissimulent des velléités de capture du pouvoir parlementaire par ceux-là mêmes que le processus de transition était censé marginaliser. La démocratie guinéenne risque ainsi de naître avec, dans son berceau, les germes de ses propres contradictions.

Entendons-nous ! Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’histoire des transitions africaines. Les forces qui résistent au changement ne le font jamais frontalement lorsqu’elles sentent qu’elles ne peuvent pas gagner par la confrontation directe. Elles s’adaptent, elles miment le changement, elles se glissent dans les interstices des nouvelles structures pour les investir de l’intérieur. Ce que Gramsci appelait la guerre de position, ces réseaux de l’ancien régime le pratiquent instinctivement, sans théorie, par pur réflexe de survie politique. Et ils sont souvent redoutablement efficaces.

En effet, la marginalisation de la véritable pluralité politique dans ce processus est peut-être le signe le plus alarmant de cette dérive. Des voix nouvelles, des citoyens engagés, des figures portant un projet sincèrement ancré dans le renouveau ont été progressivement étouffés, non pas par la répression, mais par quelque chose de plus insidieux : l’occupation de tout l’espace disponible par des acteurs rodés aux techniques de l’accaparement politique. Quand les anciens occupent toutes les listes, les nouveaux n’ont plus de place. Et la pluralité devient un décor, une façade derrière laquelle se perpétue le monopole de ceux qui n’ont jamais vraiment changé.
Ce qui est en jeu dépasse largement la seule question des élections législatives. C’est la nature même du régime qui se construit qui est en question. Un président peut avoir la meilleure volonté du monde, le projet le plus ambitieux pour son pays, mais si le parlement qui émerge des urnes est structurellement dominé par des forces dont l’intérêt profond est de préserver l’ancien ordre sous de nouveaux oripeaux, alors la promesse du changement sera trahie, lentement, méthodiquement, depuis l’intérieur des institutions elles-mêmes. C’est ce scénario que la vigilance doit impérativement prévenir.

De plus, le regard international n’est pas absent de cette équation. La Guinée est observée, ses partenaires mesurent chaque pas de cette transition à l’aune de la sincérité du processus démocratique. Une assemblée nationale capturée par les réseaux de l’ancien système n’enverrait pas seulement un signal négatif aux Guinéens, elle fragiliserait la crédibilité internationale d’un pouvoir qui a engagé sa parole sur le retour à l’ordre constitutionnel. La communauté internationale n’a pas vocation à s’immiscer dans les affaires internes d’un pays souverain, certes, mais elle observe, elle juge, et elle ajuste en conséquence ses engagements.

Il appartient désormais au pouvoir d’agir avec une conscience claire de la configuration dans laquelle il se trouve. Lucidité, vigilance et courage politique sont les seules réponses à la hauteur de ce moment. La Guinée a payé trop cher, en décennies perdues et en douleurs accumulées, pour laisser cette fenêtre historique se refermer sur les mêmes visages, les mêmes logiques, les mêmes pratiques. L’histoire guinéenne est à un carrefour. Et les carrefours, comme tout moment de bifurcation, exigent que ceux qui ont la charge de l’État regardent non pas dans la direction du confort immédiat, mais dans celle de la vérité.

Aboubacar Sidiki Kaba,