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Quand les routes du Fouta se construisaient à la pelle : le témoignage poignant d’un bâtisseur de la route Labé-Mali en 1941

Suite à la publication de l’article satirique « Kankalabé-Fatako : quand la route nationale se transforme en piscine olympique pour magbanas fatigués » sur Infosbruts.com, de nombreux lecteurs ont réagi avec émotion, humour et nostalgie. Parmi eux, Monsieur Bonata Dieng a partagé avec notre rédaction un précieux extrait du livre « Une vie au Foutah-Djalon », témoignage de Thierno Mamadou Companya Baldé. Ce récit rare nous plonge dans les années 1940, à l’époque de la construction rudimentaire de la route entre Labé et la ville de Mali, au cœur de la période coloniale et de la Seconde Guerre mondiale.

Une route née de la sueur des travaux forcés

En 1941, l’administration coloniale décide de tracer une nouvelle route entre Labé et Mali afin d’éviter les difficiles montagnes de Kounssa. Le jeune Thierno Mamadou Companya Baldé est alors désigné comme pointeur sur le chantier, chargé de superviser les travailleurs réquisitionnés dans le cadre des « travaux obligatoires ».

À travers son témoignage, c’est tout un pan oublié de l’histoire des infrastructures guinéennes qui ressurgit.

Les ouvriers venaient notamment du canton de Popodara. Armés uniquement de pelles, de pioches et de petits paniers artisanaux, ils déplaçaient la terre à la main, sans brouettes, sans camions de chantier, sans engins mécaniques.

« On utilisait les pelles pour rejeter la terre à un ou deux mètres. Mais pour aller plus loin, on chargeait la terre dans des petits paniers fabriqués pour la circonstance », raconte-t-il.

La rémunération existait à peine. Quelques pièces symboliques servaient surtout, selon ses mots, « à faire taire les gens ».

Des camions au charbon et des explosions artisanales

Le récit rappelle également les contraintes de la guerre mondiale qui frappaient jusque dans les montagnes du Fouta-Djalon. Le carburant manquait tellement que les véhicules roulaient au charbon grâce aux fameux systèmes à gazogène.

« Le camion ne roulait qu’à dix ou vingt à l’heure », se souvient-il.

Pour contourner la montagne de Kounssa, les ouvriers utilisaient de la dynamite de manière presque artisanale. On creusait des trous de quelques dizaines de centimètres dans les rochers avant d’y placer les explosifs reliés à une mèche.

Pendant que le fil brûlait lentement, tout le monde courait se mettre à l’abri en attendant l’explosion.

Une époque rude, mais humaine

Au-delà des difficultés, le témoignage révèle aussi une certaine solidarité humaine aujourd’hui disparue selon l’auteur. Les blessés étaient pris en charge par des infirmiers de chantier, parfois transportés jusqu’à Labé dans des hamacs faute de véhicules disponibles.

Le chantier vivait comme un petit village improvisé. Certains ouvriers cuisinaient en groupe, d’autres retournaient manger dans leurs concessions voisines.

Le récit évoque aussi des figures locales marquantes comme Souleymane ou encore Abouhou, qui avaient accueilli et soutenu le jeune superviseur du chantier.

Quand le gouverneur glissait avec tout son entourage

L’un des passages les plus marquants du témoignage reste sans doute la visite du gouverneur colonial venu inspecter les travaux.

Dans une scène presque cinématographique, le gouverneur glisse sur un remblai fraîchement aménagé et dégringole la pente, immédiatement suivi par tous les membres de son entourage.

« Quand le gouverneur glisse, tout le monde glisse ! », raconte l’auteur avec humour.

Il se souvient aussi avec émotion d’avoir reçu les félicitations du gouverneur, un simple sourire d’un administrateur colonial étant alors vécu comme un immense honneur par les populations soumises à l’ordre colonial.

Des routes construites hier… toujours empruntées aujourd’hui

Ce témoignage intervient dans un contexte où plusieurs axes routiers de Moyenne-Guinée continuent de susciter frustrations et critiques de la part des usagers. Entre nids-de-poule, érosion et dégradation avancée, certaines routes semblent porter encore les cicatrices de décennies d’insuffisance d’entretien.

Mais à travers ce récit, une autre réalité apparaît : ces routes ont été bâties au prix d’immenses sacrifices humains, dans des conditions extrêmement pénibles, par des générations qui ne disposaient ni des moyens techniques modernes ni des protections sociales actuelles.

Le témoignage de Thierno Mamadou Companya Baldé rappelle ainsi que derrière chaque tronçon poussiéreux du Fouta se cache souvent une mémoire collective faite de fatigue, de courage, de solidarité… et parfois d’un simple panier rempli de terre porté à bout de bras.

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