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Habib Marouane Camara : martyr d’une presse insoumise et d’un peuple accommodant

Le 3 mai de chaque année, le monde célèbre la Journée internationale de la liberté de la presse. Une occasion propice pour rappeler et réitérer que, dans toute nation aspirant à la dignité, cette liberté n’est pas donnée, ni acquise pour toujours, ni une faveur octroyée par le prince. C’est un droit fondamental, inviolable et non négociable. En Guinée, la presse, pilier de l’État de droit et socle démocratique, est menacée ces cinq dernières années, et méthodiquement sapée. Le dernier classement de Reporters sans frontières, qui sonne comme un verdict implacable, souligne l’hiver médiatique : une sentencieuse 111ᵉ place sur 180. Cette chute vertigineuse n’a rien d’accidentel ni d’arbitraire. Elle est la conséquence fâcheuse d’une stratégie délibérée d’asphyxie de la pensée libre. C’est aussi un blâme cinglant pour la gouvernance actuelle.

Le régime ne se contente plus de restreindre et monopoliser l’espace public, il cherche à l’annihiler. Les fermetures arbitraires de médias, le brouillage systématique des ondes, les pressions économiques et les entraves administratives concourent à un seul but : étouffer l’information libre et supprimer la presse indépendante et non alignée.
Derrière chaque antenne réduite au silence, ce sont des centaines de professionnels plongés dans la précarité et la détresse. Des familles entières basculent dans le dénuement, parfois tombent dans l’indigence. Voilà le coût humain, brutal et tangible, très élevé, d’un pouvoir qui redoute la lumière de la vérité et s’emploie à instaurer la pensée unique et le monolithisme médiatique.

La tentative de museler la presse et d’empêcher l’information plurielle est mue par une sinistre politique de la peur et la phobie de la dialectique.
Les arrestations arbitraires, les enlèvements nocturnes et les détentions extrajudiciaires se multiplient au mépris des lois censées protéger les acteurs de l’information. Le droit, vidé de sa substance, est détourné pour servir d’instrument de répression et de coercition. La justice, trop souvent inféodée ou instrumentalisée, abdique, fuit ses responsabilités, favorisant ainsi la dissolution de l’État de droit au profit d’une illusion démocratique et d’une autocratie impitoyable.

Le constat est sans appel : la profession est contrainte à l’autocensure, par pur instinct de survie ; d’autres diront à cause de calculs mesquins. Lorsque le droit d’informer devient une activité à hauts risques, le silence s’impose comme ultime refuge. Le mutisme forcé constitue la victoire la plus insidieuse du régime, car il s’agit d’étouffer toute velléité de contestation dans l’œuf.

Dans cette nuit des libertés, le cas de Habib Marouane Camara est le comble de la dérive et le symbole d’une presse embastillée. Son enlèvement dépasse le cadre du fait divers ordinaire, car révélateur d’un système qui bannit l’indépendance et punit l’audace. En le ciblant, le pouvoir adresse un avertissement, un message comminatoire à l’ensemble de la corporation afin d’intimider et soumettre les plus récalcitrants : se soumettre ou disparaître.

Ce réquisitoire est aussi celui d’un peuple spolié de son droit fondamental de savoir, comprendre et juger. Une presse muselée rend la nation vulnérable. Sans une information libre, pluraliste et accessible, il n’existe ni contrôle citoyen, ni transparence, ni justice. Il ne subsiste alors que le vide assourdissant de la propagande et l’arbitraire érigé en norme de gouvernement.

Le régime actuel porte une responsabilité historique majeure. En détruisant les contre-pouvoirs, il liquide les fondations mêmes de la République. En confisquant la parole des journalistes, il bâillonne celle du peuple. En instaurant la terreur comme mode de gestion, il s’éloigne inexorablement des principes qu’il prétendait initialement défendre.

Toutefois, l’Histoire enseigne une constante indéfectible : aucune oppression n’est éternelle. La vérité possède une force de résilience que les décrets ne peuvent briser. Le jour où les voix réduites au silence se dresseront contre les entraves et restrictions à la liberté d’opinion et d’expression, et ce jour est inévitable, elles rappelleront que la liberté ne saurait être l’otage d’un pouvoir quelconque, mais demeure l’exigence irréductible et souveraine des peuples.
Ce n’est pas par hasard que Thomas Jefferson avait déclaré, pour souligner la primauté des médias dans la société :
« Si l’on me donnait à choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas un instant à choisir ce dernier. »

Souleymane SOUZA KONATÉ