Par pure pudeur démocratique, certains feraient mieux d’éteindre leur micro et, tant qu’à faire, de rendre leur carte de la République des consciences.
Pendant que s’accumulent les exactions, les tueries, les fosses communes, les enlèvements et la déchéance judiciaire, ces esprits dits « éclairés » ont opté pour la stratégie de la marmotte : yeux clos, tête sous le sable, bouche cousue par le fil doré des prébendes.
Une méthode de pacification novatrice, sans doute très lucrative, où la lâcheté sert de doctrine, le silence de rente et le confort de salaire. On les croyait philosophes ; ils n’étaient que comptables de leur propre tranquillité.
Mais voilà que le peuple et les forces vives se mobilisent pour dire non à une nouvelle dictature, non à la gouvernance erratique et chaotique, non à l’instrumentalisation des tribunaux transformés en chambres d’enregistrement de la vengeance politique. Et là, miracle télévisuel ! Une armée de penseurs du dimanche se réveille subitement, frappée par la foudre tardive de la « paix sociale ». Ces silencieux professionnels, hier muets devant les charniers et les geôles, se découvrent une vocation d’intellectuels pacifistes.
Le timing est d’une rigueur clinique : leur conscience ne s’éveille jamais devant le sang versé, seulement lorsque leurs petits intérêts personnels risquent de tourner au vinaigre. Il y a une pudeur sélective chez ces gens-là : ils ferment les yeux sur les fosses communes, mais ouvrent grand la bouche dès qu’on touche à leur fauteuil.
Paniqués à l’idée que le peuple perde sa peur, cette peur si commode, si rentable pour qui en vit, nos maîtres à penser dégainent une artillerie philosophique d’une profondeur abyssale : « Vous n’êtes pas seuls », « Ça ne changera rien » ou le très républicain « Venez plutôt prendre votre part ». Descartes peut se rasseoir, Fanon peut se retourner dans sa tombe : la relève guinéenne propose un nouveau contrat social, taillé sur mesure pour les ventres pleins.
Ne réclamez pas vos droits, piquez dans l’assiette ; ne combattez pas l’injustice, banquetons avec elle.
On ne discute plus de dignité, on négocie des parts de gâteau.
Le siège de la conscience s’est déplacé du cœur vers l’estomac.
Voir la défense des libertés fondamentales provoquer un tel séisme de magnitude 7 chez des figurants qui pèsent à peine 1 % de l’électorat relève du pur vaudeville, une comédie où les rôles sont distribués d’avance et où le rire, pourtant, se fait jaune. Pour ces « businessmen de la crise », la démocratie est une option facultative, la paix est le silence des victimes, et réclamer la liberté s’apparente à un crime d’État.
Qu’un peuple uni exige la fin des manœuvres dilatoires, de la corruption et de l’enrichissement illicite, et c’est tout leur fonds de commerce qui s’effondre, car leur fonds de commerce, précisément, c’est notre silence.
Que ces donneurs de leçons conservent leur confort et leurs ralliements honteux, mais qu’ils s’abstiennent de philosopher sur le dos de ceux qui tombent.
Les pères de l’indépendance n’ont jamais libéré un pays en murmurant : « Venez prendre votre part. » Ils l’ont libéré en payant de leur vie, de leur exil, de leurs nuits sans sommeil, pas en négociant des strapontins.
L’Histoire a un sens aigu du ridicule, mais elle a surtout une excellente mémoire. Elle note les noms de ceux qui se sont tus et ceux de ceux qui ont parlé trop tard et trop bas. Et le moment venu, pas de trou de mémoire sélectif : rira bien qui rira le dernier.
Souleymane SOUZA KONATÉ
