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Crise de liquidité : Mohamed Diawara analyse l’éventualité d’un nouveau billet

Le Premier ministre, Amadou Oury Bah, a annoncé avoir reçu des instructions du Président de la République, Mamadi Doumbouya, concernant l’impression d’un nouveau billet de la monnaie guinéenne qui sera injecté dans le circuit financier.  Le Chef du gouvernement guinéen a également déclaré avoir été chargé par le Chef de l’État d’accélérer la modernisation des moyens de paiement afin de faire face à la crise de liquidité qui affecte gravement l’économie nationale.

 

Face à ces inquiétudes, enquete224.com a sollicité l’expertise d’un spécialiste des finances pour aider les populations à mieux comprendre ce sujet qui fait la Une en Guinée.

 

Lisez !

 

EnQuete224 : M. Mohamed Diawara, bonjour. Le chef du gouvernement guinéen a annoncé avoir été instruit par le Président de la République de faire en sorte que le processus d’impression d’un nouveau billet de francs guinéens aboutisse. En tant que spécialiste des questions économiques, comment percevez-vous cette nouvelle ?

 

Réponse : En tant que professionnel de la finance du développement, Je vois cela comme une mesure d’ajustement comptable de la masse monétaire afin de pouvoir faire face à la crise de liquidité que nous vivons ; in fine, pour un soulagement saisonnier. La bonne question serait : est-ce que cette mesure résoudrait la crise de billets que nous vivons ? Étant donné que le diagnostic posé démontre que la crise a lieu par le fait d’un faible niveau de circulation de la monnaie dans les banques. Aujourd’hui, la vraie variable de la politique monétaire à corriger serait la vitesse (V) et non la masse monétaire (M). À moins que l’État ne se contredise.

 

L’impression de nouveaux billets n’est pas un mal en soi, si elle est faite pour un remplacement de la monnaie usée ou un ajustement comptable de la valeur monétaire au niveau structurel. Ce qui est techniquement juste, car la modification de la valeur faciale d’un billet n’entraîne pas l’augmentation de la masse monétaire en circulation. L’un dans l’autre, nous ne sommes pas dans ces deux situations. Je ne vois donc pas l’intérêt de s’aventurer dans un cercle vicieux. Si l’impression intervient pour faire face à un déficit budgétaire de l’État sans aucune création de richesse, ce serait un risque pour l’économie.

 

E224 : Les citoyens spéculent beaucoup sur cette situation. Pensez-vous qu’il y ait lieu de s’inquiéter d’une éventuelle hausse de l’inflation ?

 

Réponse : Le fait même de spéculer autour de la situation est un risque majeur. L’économie est aussi une science humaine : la rationalité, les émotions, la peur et les anticipations en font grandement partie. Ces croyances individuelles des agents économiques créent des prophéties auto-réalisatrices. À force de prévoir une flambée des prix, vous augmentez mécaniquement vos prix pour protéger votre stock de marchandises, et cela crée de l’inflation.

C’est pourquoi il est important pour nous, analystes, de savoir nuancer nos propos afin de clarifier les mesures de manière saine, sans polémique politique. Les agents et les opérateurs économiques ont besoin d’être rassurés par les mesures de l’État. La BCRG doit s’assurer de faire un meilleur arbitrage, car l’impératif est de maintenir la stabilité des prix sur le marché, donc de ne pas inonder le marché de plus de GNF qu’il n’en faut par rapport à la production nationale. Dans de pareilles circonstances, nous devons être résilients afin de prendre des mesures structurelles. Cette crise est une conséquence des anciennes mesures intervenues dans le cadre de la politique monétaire de notre État.

 

E224 : Nombreux sont ceux qui pensent que la Guinée a davantage besoin de petites coupures que de gros billets. Que répondez-vous à cela ?

 

Réponse : Oui. Comme vous le savez, les grosses coupures résolvent un problème de coût logistique et d’imprimerie pour la Banque Centrale et lui permettent de faire des économies, mais elles créent une grosse difficulté sur le marché au niveau structurel. Lorsque des problèmes de monnaie se posent, l’agent économique (commerçant) a tendance à arrondir les prix à la hausse, ce qui peut créer mécaniquement de l’inflation même si cela ne devrait pas être le cas. Ce sont des situations que l’on ne pourrait pas maîtriser.

 

E224 : Que pensez-vous de la possible transition vers la monnaie électronique ? Quel message aimeriez-vous adresser à la population à ce sujet ?

Réponse : Vous savez, notre développement a longtemps été au ralenti. Cette situation aurait dû être anticipée il y a longtemps, et nous n’aurions pas connu cette crise. Avec le rythme actuel de croissance, comme le prouvent nos indicateurs macroéconomiques (nous sommes à une croissance à deux chiffres), le pays aura besoin de plus de flux. Mais la solution restera dans le numérique, c’est-à-dire la monnaie électronique qui doit servir de moyen de paiement et non de simple canal de retrait comme nous le vivons actuellement. L’État doit accélérer le renforcement des infrastructures numériques afin de faciliter l’interopérabilité de notre système financier de paiement.A l’instar de la BCEAO qui fait des avancées notables dans ce domaine suite à mise en place de la  PI-SPI (Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané) .

 

J’appelle à la résilience de la population pour prendre conscience de la situation que nous vivons, sortir du jugement et accepter les paiements électroniques. Je demande à la Banque Centrale et au Ministère du Commerce de communiquer et de sensibiliser les commerçants sur le fait qu’ils ne sont pas obligés de recevoir des billets pour vendre. On peut déjà exiger de toutes les stations-service et de tous les supermarchés qu’ils acceptent les paiements électroniques, puis aller progressivement vers les services de transport.

 

Merci beaucoup M. Diawara.

 

C’est moi qui vous remercie.

Entretien réalisé par Al Hassan Djigué