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Liquidités en crise : comment l’État guinéen a fragilisé son propre système bancaire

La crise de liquidité qui asphyxie aujourd’hui la Guinée n’est ni un accident conjoncturel ni une fatalité géographique. Elle est le symptôme d’un mal plus profond : la dégradation systémique de la gouvernance économique et financière du pays.

Depuis plusieurs années, les signaux d’alerte se sont multipliés sans qu’aucune correction structurelle ne soit engagée. Au contraire, les orientations politiques ont exacerbé les fragilités du système. Dans un contexte de verrouillage du jeu démocratique, les autorités ont fait de la confiscation du pouvoir une priorité. D’abord en finançant des campagnes de promotion visant à justifier la candidature du GMD, ensuite en s’engageant à organiser, sur ressources propres, des scrutins référendaires et présidentiels précédés de coûteuses campagnes électorales.

Pour faire face à ces dépenses improductives, tout en poursuivant l’enrichissement effréné des dirigeants et l’achat de conscience de certains leaders d’opinion, les autorités ont procédé à des retraits massifs de liquidités, vidant progressivement les caveaux de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG). En amont, l’État avait déjà contraint les banques commerciales à mobiliser leurs réserves auprès de la Banque centrale pour acquérir des titres publics, officiellement destinés au financement d’infrastructures. En réalité, ces ressources ont été détournées au détriment de l’économie réelle.

Il est essentiel de dissiper une illusion : les réserves des banques commerciales déposées à la Banque centrale ne sont pas des fonds abstraits appartenant à l’État. Elles constituent la contrepartie directe des dépôts des ménages et de la trésorerie des entreprises. En puisant indirectement dans ces réserves pour combler ses déficits, l’État fragilise le contrat de confiance qui lie le déposant à son banquier.

Les conséquences de cette politique sont désormais visibles : les banques peinent à honorer les demandes de retrait, les chèques ne sont plus systématiquement couverts, et la confiance s’effondre. Les ménages et les entreprises, inquiets, évitent désormais de déposer leur argent. Selon certaines estimations, près de 94 % des billets en circulation seraient aujourd’hui en dehors du système bancaire.

Cette crise de confiance alimente un cercle vicieux. Les billets retirés ne réintègrent plus le circuit bancaire, aggravant la pénurie de liquidités. Privés de visibilité, les opérateurs économiques gèlent leurs investissements, tandis que le crédit se raréfie. Dans un État de droit, une telle situation pourrait ouvrir la voie à des actions en justice contre la Banque centrale et les banques commerciales pour manquement à leurs obligations fiduciaires.

Face à cette hémorragie, la réponse des autorités s’est limitée à des mesures palliatives, notamment l’injection de nouveaux signes monétaires. Cette stratégie de court terme ne traite en rien les causes profondes du problème. La crise n’est pas seulement une pénurie de billets ; elle est avant tout fiduciaire, au sens étymologique : une crise de la confiance.

Tant que les agents économiques douteront de la transparence et de la solvabilité du système, ils continueront à thésauriser leurs avoirs hors du circuit bancaire. Ce comportement, rationnel à l’échelle individuelle, devient destructeur collectivement en asséchant le financement de l’économie.

Le plus préoccupant reste l’absence de redevabilité. Les responsables de cette dérive n’ont subi aucune sanction ; certains ont même été reconduits ou promus. Ce signal est délétère : il installe l’idée que l’irresponsabilité n’a pas de conséquence. Or gouverner exige rigueur, anticipation et sens de la responsabilité. On ne pilote pas une économie à vue, et la confiance ne se décrète pas.

Il est encore temps d’enrayer cette spirale, mais cela suppose une rupture nette avec les pratiques actuelles. Restaurer la crédibilité de l’État passe par la transparence des comptes publics, l’indépendance réelle de la Banque centrale et la primauté de l’intérêt général sur les agendas politiques.

La crise actuelle doit servir d’électrochoc. À défaut de réformes courageuses, ce manque de liquidité ne sera que le prélude à des déséquilibres économiques et sociaux bien plus graves.

Souleymane SOUZA KONATÉ